Entête SFO

Éditorial - Un été calme pour l’armée ? Les premières réussites du DEVA, les dangers à venir

Un été calme pour l’armée ? Les premières réussites du DEVA, les dangers à venir

Lt col Christophe Bifrare, président SFO

Un engouement populaire pour notre armée

En ce mois de juin, le vent de la réussite semble gonfler les voiles de notre armée de milice. En Romandie, des milliers de citoyennes et citoyens se sont rendus à diverses manifestions organisées par l’armée. Lors du jubilé de la place d’armes de Bure, ils étaient quelque 8'000 à se rassembler pour voir les troupes blindées en action. Sur la base aérienne de Payerne, ce sont plus de 5'000 aficionados qui se sont déplacés pour assister aux démonstrations de nos avions de combat et autres hélicoptères de transport.

Ce nombre important de spectateurs semble confirmer les résultats de l’étude annuelle sur la sécurité de l’Académie militaire de Zurich, qui souligne que nos concitoyens ont une image positive de leur armée : ils sont 81 % à estimer qu’elle est nécessaire. Par ailleurs, pour une majorité de la population, les montants alloués à la défense ne sont pas trop élevés.[1]

Une solution pour maîtriser l’augmentation du nombre de civilistes

Même sur le front du service civil, une embellie semble possible, puisque le Conseil fédéral a approuvé le 20 juin 2018 sept mesures en vue de réduire le nombre des admissions au service civil. Ces mesures doivent contribuer à garantir à l’armée le personnel suffisant à long terme. Le projet prévoit d’instaurer un minimum de 150 jours de service civil. La règle actuelle veut que les personnes admises au service civil fassent 1,5 fois leur nombre de jours de service militaire. Un nombre minimum de jours de service impliquerait que, à partir du premier cours de répétition, les militaires passant au service civil devraient faire plus de jours de service qu’aujourd’hui. Le projet prévoit en outre un délai d’attente de douze mois pour les militaires incorporés dans l’armée au moment où ils confirment leur demande d’admission. Pendant ce délai, ils ne seraient pas libérés de l’obligation d’accomplir leur service militaire. Ces propositions visent à endiguer le nombre croissant de militaires qui rejoignent le service civil après avoir effectué leur école de recrue.

Premier départ des écoles de recrues réussi, stratégie d’armement cohérente

Le premier départ des écoles de recrues sous le régime du développement de l’armée (DEVA), qui s’est déroulé sans heurt, tend à prouver dans les faits le bienfondé du retour des cadres de milice dans l’instruction des recrues. Quant à la stratégie « Air 2030 » du Conseil fédéral, elle semble de prime abord réalisable et finançable. Le paquet « Air 2030 » regroupe les projets PAC (prochain avion de combat), DSA (nouveau système de défense sol-air de longue portée), C2Air (nouveau système de conduite pour le système de surveillance de l’espace aérien Florako) et Radar (maintien de la valeur/remplacement des détecteurs radar Flores du système Florako).[2] En ce qui concerne le renouvellement des systèmes-clés pour les troupes au sol, il devrait pouvoir s’effectuer dans les temps grâce à l’augmentation annuelle de 1,4% du budget alloué à l’armée.

Garantir un effectif complet de l’armée : plus difficile que prévu

Cependant, en y regardant d’un peu plus près, certains indicateurs laissent présager un avenir où de nombreux défis restent à relever. Alors qu’en 2018, 79% des 18-29 ans trouvent que l’Armée suisse est indispensable, pourcentage en nette augmentation pour cette tranche d’âge, ils n’ont pourtant jamais été aussi nombreux l’année précédente à rejoindre les rangs du service civil. 6'785 jeunes citoyens ont choisi cette voie, portant ainsi le nombre total de civilistes à 47’981.

Il semble que « le oui à l’armée, mais sans moi » s’ancre insidieusement dans nos mœurs. Les mesures de durcissement envers le service civil vont vraisemblablement faire diminuer les nombre de demandes formulées après avoir effectué une école de recrues. Par effet de report, il faut par contre s’attendre à terme à une augmentation sensible des demandes faites dès le recrutement. Avec les mesures proposées, nous allons certes éviter l’érosion des effectifs militaires instruits, mais nous n’allons pas pouvoir augmenter de manière significative le nombre de conscrits sur le long terme. D’ici quelques années, l’armée risque donc de se trouver à nouveau confrontée à un problème d’effectifs.

Alors que les écoles de recrues de printemps n’avaient soulevé aucune question, le départ anticipé de celles d’été semble poser quelques problèmes d’organisation aux apprentis et collégiens. En effet, certains d’entre eux devront encore se présenter à des sessions d’examen durant les premiers jours de l’école de recrues. C’est en voulant solutionner le problème des dernières semaines d’écoles de recrues, qui empiétaient sur les premières semaines d’université, que ce nouveau problème a surgi. Concilier la fin des examens de maturité et permettre aux futurs étudiants de commencer l’université en même temps que leurs camarades, cela ressemble à la quadrature du cercle. Même si, aux yeux de certains, ce n’est qu’un épiphénomène, ce problème pourrait cependant inciter encore plus d’étudiants à choisir dès le recrutement la voie du service civil. Il est à remarquer que les recrues fribourgeoises semblent épargnées par cette problématique, les cessions d’examens étant terminées à la fin juin.

Le principe d’une armée totalement équipée déjà mis à mal

Lors de la cession d’été du parlement, les sénateurs sont arrivés à la conclusion que, bien que le DEVA prévoie une armée totalement équipée à 100'000 hommes, seuls les 35'000 hommes mobilisables en 10 jours et les 15'000 recrues doivent pouvoir être équipés d’un gilet de protection balistique. Cette décision a été prise à une large majorité (trois quarts des sénateurs présents), transcendant donc les clivages partisans. Dans les conflits modernes, aucune armée de type occidental ne laisse partir ses militaires en mission sans leur procurer d’une part des moyens d’une défense active, en clair une arme personnelle, et d’autre part un équipement complet de défense passive, c’est-à-dire un casque et un gilet de protection. En proposant de n’acquérir que la moitié de l’équipement de protection individuel prévu, ceci revient de facto à dire que l’effectif réel disponible de notre armée n’est que de 35'000 hommes. Je n’ose pas imaginer un seul instant que nos sénateurs envisagent d’envoyer de jeunes Suissesses et de jeunes Suisses en mission sans leur procurer l’équipement nécessaire afin de garantir leur intégrité physique. Espérons qu’à l’automne, le Conseil national soit plus sage que le Conseil des Etats et corrige le tir en votant l’achat de 100'000 gilets de protection corporelle balistique assurant à nos soldats la protection auxquels ils ont droit.

Saurons-nous rester unis pour défendre le projet « Air 2030 » ?

La stratégie d’acquisition de moyens pour la défense de l’espace aérien pourrait susciter de nombreuses questions sous la coupole, même dans les rangs de ceux acquis à la nécessité de notre armée. Certains élus fédéraux craignent la stratégie du quitte ou double choisi avec une enveloppe unique de 8 milliards de francs pour l’acquisition du prochain avion de combat et du nouveau système de défense sol-air de longue portée (DSA). D’autres se demandent si nous n’allons pas une boîte de Pandore en choisissant la forme d’un arrêté de planification soumis au référendum.

Le combat ne fait que commencer

Le chemin choisi est le juste. La méthode retenue pour donner à notre armée les moyens de remplir ses missions est la bonne. Pourtant rien n’est acquis et l’essentiel reste à faire.

Vive l’Armée suisse !

 

[1] http://www.css.ethz.ch/content/dam/ethz/special-interest/gess/cis/center-for-securities-studies/pdfs/SS2018.pdf.

[2] https://www.admin.ch/ch/f/gg/pc/documents/2956/Air2030_Rapport-expl_fr.pdf