Entête SFO

Editorial 2018/4

 Lt col Christophe Bifrare, président SFO

Faut-il enseigner la politique de sécurité dans nos écoles ?

La question de l’attractivité du service militaire est devenue la pomme de discorde entre les tenants d’un service civil ouvert à tous – oubliant son caractère de remplacement pour raison de conscience – et ceux qui voudraient, par des mesures de contrainte drastiques, endiguer les flots toujours plus nombreux des jeunes citoyens qui, plus par confort que par conviction, refusent le service militaire.

Dans ce cadre, la Conférence gouvernementale des affaires militaires, de la protection civile et des sapeurs-pompiers a proposé comme recommandation complémentaire au projet de modification de la loi fédérale sur le service civil de « traiter aux degrés scolaires supérieurs les thèmes relatifs à la politique de sécurité ». Elle part du principe qu’une part de l’attrait du service civil s’explique par « le niveau plutôt faible de connaissance des instruments de la politique de sécurité de la Suisse dont dispose la jeunesse ». Je ne suis pas certain qu’une connaissance approfondie dans ce domaine améliore sensiblement le taux de recrutement dans l’armée mais je suis convaincu que des connaissances de politique de sécurité devraient faire partie de la « caisse à outil » de chaque citoyenne et citoyen de ce pays. En ce sens, aborder ce thème au sein de l’école ne me semble nullement déplacé ou choquant, comme certains politiciens ou hauts fonctionnaires de l’enseignement semblent le trouver.

La question ne serait donc pas de savoir s’il faut instruire la jeunesse à la politique de sécurité mais plutôt comment le faire. Je peux tout à fait entendre les objections de ceux qui y verraient un endoctrinement ou une antichambre de l’école de recrues. Il est vrai que si vous confiez à Monsieur le Curé l’éducation religieuse de vos enfants, elle s’apparentera à de la catéchèse et n’aura que peu de lien avec la connaissance du fait religieux en lui-même : les autres religions ne seront que peu ou pas abordées et l’athéisme sera relégué au vestiaire. En ce sens, on peut dire que si les thèmes de politique de sécurité étaient confiés directement à des spécialistes issus des rangs de l’armée, leur tentation serait grande de vouloir dispenser un cours immédiatement utile au futur soldat, comme sont grandes les velléités de l’économie d’infléchir l’éducation généraliste de nos écoles vers des formations « professionnalisantes » plus rentables pour les entreprises.

Les professeurs restent les meilleurs garants de la qualité de l’enseignement : cela vaut aussi dans le domaine de la politique de sécurité. Par contre, cela n’exclut pas l’intervention de spécialistes pour des conférences.

 

Ainsi, en son temps, la section Gruyère-Veveyse avait fait venir au Collège du Sud le divisionnaire Peter Regli, ancien chef des renseignements militaires. Sa conférence avait été précédée, en classe, d’une introduction sur le rôle de la Suisse durant la Guerre froide. Suite à cette conférence, et durant plusieurs années, nous avions pu accompagner des élèves dans la rédaction de leurs travaux de maturité, lorsqu’ils étaient liés à la sécurité. La section Gruyère-Veveyse avait offert les services d’experts tels le divisionnaire Daniel Roubaty ou Bernard Wicht, professeur à l’Université de Lausanne et spécialiste des questions stratégiques. De telles démarches étant difficiles à pérenniser et à généraliser dans le canton, ne parlons pas de la Suisse dans son ensemble. Peut-être faudrait-il se contenter dans un premier temps de « semer à tout vent », telle l’allégorie du savoir représentée sur les anciennes couvertures de nos Larousse ?

Dès lors, que faudrait-il semer dans l’espoir d’enraciner l’esprit de défense au sein d’une population helvétique de plus en plus individualiste et hédoniste, dont la propension à servir l’Etat diminue de génération en génération ? Il ne s’agit certainement pas d’inculquer les huit instruments de la politique de sécurité (voir l’image) que nos élèves devraient répéter en chœur, tels de bons petits soldats. Il ne s’agit pas non plus de créer un fourre-tout intellectuel où toutes les valeurs se vaudraient et où il n’y aurait de vérité que la sienne. Je me souviens de  ma première heure de philosophie. Notre professeur nous avait sèchement asséné : « Ce que vous pensez ne m’intéresse pas, je vais d’abord vous apprendre à penser ». Nous avons donc patiemment appris les bases et les différentes approches philosophiques avant de nous essayer, avec plus ou moins de succès, à l’argumentation contradictoire. En politique de sécurité comme en philosophie, il existe différentes approches. Avec quelques principes élémentaires, nos concitoyennes et concitoyens seraient plus à même de faire la différence entre les turpitudes intellectuelles liées à des idéologies fumeuses et la vraisemblance de menaces et dangers biens identifiés.

Essai de décryptage de la menace russe

Au moment où je rédige cet éditorial se déroule quelque part entre le Lac Baïkal, le fleuve Amour et Vladivostok les plus grandes manœuvres que le Russie postsoviétique, conjointement avec la Chine et la Mongolie, n’a jamais organisées : « Vostok 2018 ».[1] C’est un fait, la politique de puissance est de retour sur le continent eurasiatique. Nous aurions tant aimé que ces politiques appartiennent au passé, à l’époque où les empires russe et britannique sortaient le « grand jeu » pour dominer l’Inde et la Perse, à l’époque où les Etats-Unis appliquait la théorie de l’endiguement (containment) afin d’enrayer l’expansion communiste.

Afin de comprendre les enjeux de ces manœuvres, il est utile de se référer aux théories de Mackinder[2] et Spykman[3], parlant respectivement de Heartland (pays au cœur du continent européen : Allemagne, Russie) et Rimland (pays en périphérie : France, Europe du Sud, Moyen-Orient, Inde, Chine). En résumé et de manière simplifiée, ces théories affirment qu’une puissance continentale doit d’abord dominer le Heartland et le Rimland par conquête ou par alliance avant de pouvoir défier les puissances maritimes ou Islandstate (pays insulaires : Royaume-Uni, Japon, Etats-Unis). Une puissance maritime, quant à elle, peut contenir une puissance continentale en se contentant de contrôler les états périphériques. Dans l’histoire, une puissance continentale n’a pu faire jeu égal avec une puissance maritime qu’à de rares occasions, la condition sine qua non étant une alliance sur le continent entre les deux principales puissances d’une époque déterminée. Ce fut le cas entre 1808 et 1811 et entre 1939 et 1940. Dans le premier cas, la France pu faire jeu égal avec l’Angleterre aussi longtemps que dura la traité de Tilsit signé par Napoléon Ier et le tsar Nicolas Ier. Dans le second cas, le pacte Molotov-Ribbentrop entre l’Allemagne nazie et la Russie soviétique a permis au Troisième Reich de conquérir, pour ainsi dire sans coup férir, l’ensemble de l’Europe continentale, Russie exceptée. En 1914, au contraire, l’empire allemand n’a pu sortir de sa zone de confinement historique au cœur de l’Europe faute d’avoir pu conserver, à la fin du XIXe siècle, son alliance avec la Russie, alors que son armée était la meilleure au monde.

Ces manœuvres communes entre forces armées russes et chinoises, aux confins du continent eurasiatique, signent l’aboutissement du rapprochement entre MM. Vladimir Poutine et Xi Jinping. Ce rapprochement a été initié par le traité sino-russe de « bon voisinage, d'amitié et de coopération », entré en vigueur en 2005. Cette alliance entre la Russie et la Chine n’est sans doute pas pérenne : tôt ou tard, le déclin démographique des populations de souche européenne dans l’Extrême-Orient russe, face à l’explosion démographique chinoise, fera ressortir les anciens antagonismes entre ces deux empires historiques. Mais pour l’heure, ces manœuvres pourraient laisser présager une montée des tensions entre intérêts chinois et américains à l’Est, et une défense encore plus marquée de la sphère d’influence russe à l’Ouest, ce cas de figure étant le scénario le moins belliqueux.

Les autres dangers n’ont pas disparu

A côté du retour des politiques de puissance sur le continent européen, les autres dangers qui impactent déjà la Suisse – dérèglement climatique, possibles attaques terroristes – sont toujours présents. Selon l’évolution de la situation en Europe et au Moyen-Orient, la montée des idéologies liées à l’islam radical et son corollaire, la résurgence du nationalisme d’extrême droite, pourraient même devenir vraiment très préoccupantes. Nous avons eu tort de vouloir croire que la fin de l’utopie marxiste signifiait la fin des idéologies. Sur les terrains laissés en friche par le déclin des idéaux communistes ont commencé à pousser, au tournant des années 2000, les mauvaises graines du salafisme. Quant aux racines du nationalisme le plus funeste, l’Europe avait cru visiblement à tort qu’elles avaient été définitivement éradiquées le 30 avril 1945 à Berlin, avec la mort d’Adolf Hitler.

De plus, si nous envisageons les conséquences des flux migratoires, qui peuvent reprendre à tout moment, soit à cause de conflits liés à la politique de puissance aux marches de l’Europe ou dans les Balkans, soit en raison des conséquence du dérèglement climatique sur des populations déjà fragilisées par des conflits armés internes, alors la nécessité d’une politique de sécurité cohérente ne fait plus aucun doute. Sans une volonté ferme, nous ne pourrons garantir à moyen et long termes un espace favorable à la sauvegarde de nos intérêts et de nos valeurs, qui conditionne le bien-être de nos concitoyennes et concitoyens.

En ce sens, l’armée, la police, les sapeurs-pompiers et la protection civile sont les plus aptes et donc les mieux à même de garantir le maintien de nos conditions d’existence. Quant au service civil, il a malheureusement peu d’utilité lors de situations d’urgence, de crise ou de catastrophe. Cela tient à sa nature de service de remplacement qui refuse une organisation hiérarchique et se contente d’utiliser ses astreints aux horaires de bureau pour les travaux du quotidien. L’enseignement des fondamentaux de la politique de sécurité aux degrés scolaires supérieurs ne remplira pas les rangs de l’armée mais il sèmera peut-être dans le subconscient de notre jeunesse les petites graines qui l’empêcheront de céder aux vils chants des fondamentalistes ou des nationalistes. C’est ce qui permettra à la jeunesse, si le pire devait survenir, de trouver en elle la volonté de se lever et de défendre nos intérêts et nos valeurs.



[1] 300'000 hommes, 36'000 véhicules, 1’000 aéronefs et 80 navires.
[2] Halford John Mackinder (1861-1947), géographe britannique, considéré comme le père fondateur de la géopolitique.
[3] Nicholas J. Spykman (1893-1943), journaliste et universitaire américain, l’un des pères de la géopolitique.